Roland
P...
Ma
vie - Mémoires et fragments
Voici
mon âge, voici mes jours : il y en a eu près de trente mille, je viens
de les compter…
Je
suis né de grande froidure, le 16 janvier 1927, à Vignemont, un village
alors rattaché à la commune de Goincourt, dans le département de l’Oise,
à environ six kilomètres du centre de Beauvais. Ma maison natale se trouve
rue de la Madeleine. Au début de la Seconde Guerre mondiale, Vignemont a été rattaché à Beauvais. Il en est
aujourd’hui un quartier.
Ma
mère s’appelait Suzanne, Mouy de son nom de jeune fille. Avant moi et dans
cet ordre, elle avait déjà donné le jour à Juliette,
Edith, Mauricette, Michelle et Paule. Autant dire que mes parents ont mis du
temps avant de comprendre comment on faisait les garçons. J’imagine que mon
arrivée dans le monde a dû être un événement. Après ma naissance, il y a
eu encore Suzette et Agnès ; mais finalement, il m’est quand même
venu deux petits frères : Jacques et Robert.
D’après
mes grandes sœurs, je n’avais que quelques mois quand nous avons déménagé
de la rue de la Madeleine à la rue du Réservoir, toute proche, au numéro
12. C’était donc en 1928. Notre nouveau logement était un pavillon social
qui faisait partie d’un lotissement construit dans le cadre de la loi
Loucheur, ce que nous appellerions aujourd’hui des HLM. Ce lotissement
s’appelait la cité Saint-Gratien.
Lors
du décès de mon père, Louis, le 2 janvier 1937, nous étions donc dix
enfants. Mais il faut y ajouter les cinq fausses couches de ma mère, ce qui
signifie qu’en pleine crise économique et en période de chômage, nous
aurions dû être quinze bouches à nourrir. Certes, parmi les dix qui étaient
bien présentes, certaines n’étaient pas si grandes ; mais comme
toutes les autres, elles réclamaient leur pitance deux, voire trois fois par
jour…
Avant
d’aller plus loin, il me paraît nécessaire d’essayer de vous faire
« voir » l’époque de mon enfance. Elle était fort différente
de celle d’aujourd’hui.
Je
crois qu’aucun de nos enfants ne peut se faire une idée bien claire de la réalité
d’alors, à plus forte raison nos petits-enfants et nos arrière-petits-
enfants.
Écrire
sur sa vie, c’est aussi rechercher une forme d’immortalité. J’espère
donc laisser à mes lointains descendants le témoignage de l’aïeul qui
aura fait partie de la seule génération de toute l’histoire de l’humanité
à avoir vécu cette très courte période pendant laquelle les progrès
scientifiques, technologiques et matériels ont connu une croissance
exponentielle. J’aurais vécu un temps où ces progrès ont été en fait
bien plus considérables que tous ceux qui ont été réalisés depuis le début
de l’humanité. Quant à l’évolution des mentalités, je crois qu’il en
a été de même. Vous en jugerez plus loin par vous-mêmes.
En
1927, quand je suis né, c’était ce qu’on
a appelé par la suite « la belle époque ». Vous verrez plus tard
que si notre famille l’a bien vécue, elle n’a pas été conviée pour
autant à partager ses beautés…
La
France d’alors était un pays presque essentiellement agricole. Encore
qu’il ne faille pas croire qu’elle ressemblât à la France rurale
d’aujourd’hui, mais plutôt à celle du XIXe siècle, et par
certains côtés, à celle du Moyen Âge. De toute évidence, nous n’étions
pas encore entrés dans l’époque moderne.
En
ce temps-là, il n’y avait presque pas de voitures, je veux dire de voitures
automobiles. En tout cas, à Vignemont, nous
n’en voyions pratiquement jamais. Et puis nombre de rues n’étaient
pas encore goudronnées.
L’année
où je suis né, le Modèle A de Ford a été lancé aux États-Unis. Cette
voiture était alors à la pointe du progrès. Je me souviens qu’en 1952,
l’année de la naissance de Jean-Claude, donc vingt-cinq ans plus tard, les
voitures de ce style, mais postérieures d’au moins dix ans au Modèle A,
avaient déjà presque entièrement disparu des rues. Elles étaient considérées
comme de vieux tacots et l’on regardait leurs rares propriétaires comme des
originaux un peu ridicules. Je crois que je n’en ai plus jamais revu depuis
au moins trente ans. Il en reste aujourd’hui seulement quelques-unes qui
sont exposées dans des musées ou exhibées lors de rallies de voitures
anciennes.
À
l’époque, on se déplaçait souvent à pied, et aussi à vélo. Beaucoup de
gens en possédaient mais pas notre famille, car nous étions bien trop
pauvres.
Les
déplacements se faisaient également en autobus. Jusqu’aux années 1935
environ, quand j’ai eu à peu près 8 ans, ils avaient une forme
rectangulaire très archaïque. Ce ne fut qu’à partir de ce moment-là que
leur style a commencé à évoluer pour se rapprocher de celui des autocars
que l’on connaît aujourd’hui.
Je
me souviens qu’à Vignemont, le dimanche soir, il y avait beaucoup de monde
qui attendait l’autobus pour se rendre à la gare de Beauvais. C’était
surtout des jeunes qui travaillaient à Paris et qui étaient venus passer la
nuit du samedi soir et la journée de dimanche chez leurs parents car, à l’époque,
on travaillait aussi le samedi et les journées de travail ne faisaient pas
que sept ou huit heures… La semaine de trente-cinq heures n’était pas
encore à l’ordre du jour. En fait, celle de quarante heures a été instaurée
en 1936. Mais en 1938, la loi qui en était à l’origine a été « assouplie »,
comme on dit maintenant. Vous apprécierez aussi certainement la célèbre
phrase d’août 1938 de Daladier, alors ministre de la Défense nationale :
« Il faut remettre la France au travail »... Rien ne se perd, ni
même ne se transforme. À cette époque, il n’y avait pas de sécurité
sociale. Je crois que seuls certains fonctionnaires étaient couverts en cas
de maladie. Les ouvriers travaillaient et gagnaient juste de quoi nourrir leur
famille. Il n’y avait pas non plus de congés payés.
S’il
y avait très peu de voitures automobiles, par contre, il existait encore
beaucoup de voitures à cheval. De la période de ma prime enfance, je garde
encore en mémoire des images de ces équipages, notamment le cocher qui
tenait les rênes, son fouet accroché debout, à côté de lui. Ce n’était
donc pas encore le règne du moteur, mais toujours celui du cheval. À cette
époque, l’âne avait également sa place dans la société, même en pleine
ville. Je me souviens aussi des gendarmes qui, pendant la mauvaise saison,
effectuaient leur ronde à cheval, l’été à vélo.
Ce
n’était pas encore non plus des camions qui effectuaient le transport des
marchandises, mais des charrettes et des carrioles qui étaient également tirées
par des chevaux ou par des ânes.
Peut-être
jusqu’à l’époque de mes 6 ou 8 ans, pour les travaux des champs, les
tracteurs et les moissonneuses-batteuses étaient toujours inconnus. Le
tracteur, celui qui tirait, c’était encore le cheval. Nous vivions dans le
silence.
Je
me souviens aussi des gens qui, dans la rue, ramassaient le crottin avec un
balai et une pelle. Bien sûr, ils s’en servaient comme engrais pour les légumes
et les fleurs de leur jardin. À l’époque, il n’y avait pas de pesticides
et les légumes avaient du goût, les tomates aussi. Ce goût véritablement
exquis de la tomate d’alors, naturelle, la modernité l’a tué. Et puis
l’odeur du crottin, n’était-ce pas mieux que celle des gaz d’échappements
?...
Absolument
rien n’étant encore mécanisé dans les exploitations agricoles, il n’y
avait bien sûr pas non plus de machines à traire. Il fallait donc beaucoup
de monde pour faire tourner une ferme. Dans les usines également, la mécanisation
était loin d’être généralisée. Par exemple, les tours pour percer étaient…
à pédales, comme les anciennes machines à coudre.
En
ces temps-là, il y avait aussi beaucoup de métiers qui ont aujourd’hui
totalement disparu, notamment ceux en rapport avec le cheval. Je me souviens
du maréchal-ferrant et de l’odeur si particulière de corne brûlée qui se
diffusait tout autour de son atelier. Les bourreliers aussi étaient nombreux.
Pour eux, même en période de chômage, le travail ne manquait pas. Ils réparaient
les selles des chevaux, les rênes, les colliers, etc. Et combien de
charretiers y avait-il encore ? Certainement autant que de garagistes
aujourd’hui. Et parmi les femmes, les couturières aussi étaient légions.
De
l’époque de mes 11 ans, en 1938, je me souviens des marchands ambulants. Je
revois par exemple la mercière qui passait dans notre rue toutes les semaines
avec son âne tirant une carriole remplie de marchandises : laine, coton, fil
à coudre et bien d’autres choses encore. Passait aussi régulièrement
devant chez nous un autre marchand ambulant qui tirait lui-même sa charrette.
Lui, il vendait du cresson a 20 sous la botte. Je garde encore dans
l’oreille ce qu’il criait, tant il l’a répété : « Qui veut mon
cresson, cueillette du matin, voilà du cresson, du beau cresson ! »
Pour
faire ses courses, il n’y avait évidemment pas d’hypermarchés ni même
de supérettes comme aujourd’hui. Je me souviens de l’épicerie de Vignemont.
On y trouvait tous les produits alimentaires de base : du sucre, du
vinaigre, de la moutarde, de l’huile, etc. ; mais ils n’étaient pas
conditionnés comme aujourd’hui : les produits solides étaient emballés
dans des sacs de jute qui étaient stockés dans des casiers en bois derrière
le comptoir. Et l’épicier nous servait lui-même avec une petite pelle ou
une cuillère, elle aussi en bois, selon notre demande : 1 demi livre ou
1 livre de café ou de sucre, etc. Je me souviens aussi que, certains matins,
nous allions chercher le lait à la grande ferme qui se trouvait juste à
l’entrée de notre cité.
Parmi
les matins, ceux des 1er janvier m’ont laissé des souvenirs
encore plus vifs. Chaque Jour de l’an, le village était réveillé au son
de la musique et aussi quelquefois des crécelles. Je me souviens du joueur de
clairon, de saxo, de tambour... Les musiciens entraient même dans les maisons
pour souhaiter la bonne année. En revanche, je n’ai aucun souvenir de mes
Noëls d’enfants. Peut-être n’en ai-je jamais eu.
À
l’époque où je suis né et encore longtemps par la suite, beaucoup de
villages n’avaient pas l’eau courante. Les femmes devaient aller tirer
l’eau au puits. Mais, à Vignemont, nous avons été alimentés assez tôt,
peut-être parce qu’il n’y avait pas de puits. À la maison, j’ai
toujours connu l’eau courante.
Par
contre, pendant une grande partie de mon enfance, Vignemont ne connaissait
toujours pas l’électricité. Donc pas plus d’éclairage électrique à
l’intérieur des habitations que dans les rues. À la maison, durant toute
cette période, nous nous éclairions à la bougie. De ce côté-là, rien
n’avait changé depuis l’Antiquité… Il
fallait avoir de bons yeux pour faire ses devoirs.
Pas
d’électricité, pas de réfrigérateur. Mais nous pouvions quand même
conserver les aliments pendant quelques jours dans la cave et dans ce qu’on
appelait alors un garde manger. Pas
d’électricité, pas de machines à laver le linge, bien qu’elles
existaient déjà. Chez nous, la lessive se faisait entièrement à la main.
Mes parents possédaient une grande lessiveuse. On mettait le linge sale
dedans. Au centre, il y avait un tube qui descendait jusqu’au fond. Une fois
la lessiveuse pleine, il fallait la soulever et la mettre sur le poêle en
fonte pour faire bouillir le linge pendant une ou deux heures. Ensuite, sur
une planche disposée sur un grand baquet en bois, tout devait être frotté
à la brosse. Puis venait la séquence du rinçage. Si le brossage à hautes
doses vous cassait les reins, le rinçage, lui, vous meurtrissait tous les
muscles des bras et des mains. J’en sais quelque chose pour avoir
quelquefois aidé ma mère et mes sœurs. Puis venait la corvée de la pince
à linge. Pour une famille nombreuse, vous vous doutez bien qu’il n’y en
avait pas qu’une seule. On accrochait donc le linge dans le jardin sur un
fil de fer. Là encore, la répétition des bras levés vous rompait pour la
journée. Les femmes d’aujourd’hui ne connaissent pas leur bonheur… Le
repassage, c’était mes grandes sœurs, Juliette, Edith, Mauricette et
Michelle, qui en étaient chargées. Station debout de rigueur pendant des
heures ; et que de temps perdu qui ne se rattrape jamais !
Dans
les rues, l’éclairage n’est en fait arrivé qu’avec le gaz. On nous a
alors installé des lampadaires. Le soir, le garde-champêtre passait pour les
allumer. Puis il les éteignait quelques heures plus tard.
En
ce qui concerne l’éclairage à la maison, je me rappelle aussi du temps des
lampes à pétrole qui s’est prolongé jusqu’aux années 40. Certes, c’était
mieux que les bougies, on y voyait plus clair ; mais une seule lampe pour
toute une pièce, c’était bien peu. Et lorsqu’on nous a installé l’électricité
dans le village, je crois quand j’avais 8 ou 9 ans, dans les années 1935 ou
1936, à la maison nous ne nous éclairions avec des ampoules que dans une
seule pièce : la cuisine. Dans les deux chambres du haut, nous avions
gardé la bougie, car les lampes à pétrole étaient bien trop dangereuses
compte tenu de l’âge de mes petits frères et sœurs.
Pendant
une grande partie de mes jeunes années, les rues de la cité Saint-Gratien ne
portaient toujours pas de noms. Ce ne fut qu’assez tard que nous y avons eu
droit. Et c’est alors que notre rue s’est appelée : rue de la Serre,
du nom de la rivière qui passait en bas de chez nous. Et l’on y a posé une
belle plaque en émail bleu. Nous étions si fiers : une plaque comme
dans les rues des grandes villes, comme à Paris !...
Au
moment où j’écris ces lignes, en juillet 2008, nous vivons à l’ère de
la communication et de la mondialisation et nous entendons dire tous les jours
à la télévision que « la Terre est un village ». Mais sachez
qu’à l’époque de mon enfance, le monde n’était pas du tout perçu
ainsi. Il était en fait pratiquement limité au village.
Aujourd’hui
également, d’aucuns se disent volontiers « citoyens du monde ».
Là encore, les mentalités de l’époque étaient fort différentes. Dans
les années 30, un Italien, pour un Français, c’était presque un
extra-terrestre. Vous devez certainement savoir qu’encore aujourd’hui,
dans les campagnes, on appelle un village un « pays ». Il en était
de même pour nous à l’époque.
Il
n’y avait évidemment pas la télévision. Et
d’ailleurs, sans électricité, qu’aurions-nous fait d’un téléviseur ?...
Pour connaître les nouvelles, il y avait la radio, la TSF comme on disait à
l’époque. Mais là encore, jusqu’à l’arrivée de l’électricité,
bien sûr personne à Vignemont n’en possédait.
À
cette époque, il n’y avait même pas encore ce qu’on a appelé par la
suite les « tourne disques », mais seulement des « phonos » que
l’on devait actionner à la manivelle et qui, en guise d’enceintes, étaient
pourvus d’un gros pavillon dans le style des cornets acoustiques.
Pas
d’électricité ni de télévision, donc pas de Claire Chazal ni de PPDA
pour informer ou désinformer de ce qui se passait dans le monde ou annoncer
l’ouverture de la chasse ou les dernières dispositions légales concernant
les propriétaires de molosses. Ce qui se passait dans les autres pays, et même
en France, on n’en savait pratiquement rien. Les nouvelles étaient réduites
à celles du village.
L’ouverture
de la chasse, à Vignemont comme ailleurs, elle était annoncée par le
garde-champêtre et au son du tambour : « Rantanplan ! Avis à
la population ! » Et il en était de même pour les instructions
communales de ne pas laisser divaguer les chiens. C’était aussi le
garde-champêtre qui assurait la « page publicitaire » locale :
il informait de la prochaine venue de la mercière, du vendeur de cresson, du
rempailleur de chaises, de l’étameur, etc. C’était une tout autre
culture, nous dirions aujourd’hui : de proximité.
C’est
d’ailleurs de l’année de ma naissance, le 27 octobre 1927, que datent les
premières actualités sonores, mais au cinéma : les nouvelles de la Fox
Movietone. Et encore : c’était à New York…
Je
pense aussi aux progrès de la science depuis l’époque de mes jeunes années,
notamment à ceux de la génétique. Et ce n’est pas fini. J’ai entendu
encore à la télévision qu’on n’est pas loin de faire revivre les
dinosaures à partir de leur ADN...
À
la télévision toujours, il a été dit également plusieurs fois ces temps
derniers que des entreprises privées s’intéressaient désormais au
tourisme spatial. De façon certaine, des fusées emmèneront bientôt en
quelques heures et en toute sécurité des gens tout à fait ordinaires dans
l’espace, peut-être même sur la Lune. Vous, mes petits-enfants et arrière-petits-
enfants, vous ferez peut-être partie de ces touristes du troisième type. Le
premier vol touristique dans l’espace est prévu pour 2010. Il paraît aussi
qu’un premier atterrissage de l’homme sur Mars se fera vers les années
2025 et que, plus tard, des colonies humaines s’y établiront dont les
enfants ne connaîtront donc même pas la Terre... Là encore, qui aurait pu
imaginer cela quand j’étais jeune ? Pas même Jules Verne ne l’avait
prévu.
Au
chapitre des progrès technologiques, je pense encore à cet accélérateur de
particules qui se trouve du côté de Genève et qui a été inauguré en
septembre 2008, au moment où je terminais ce livre. Vous allez bientôt connaître
les secrets de la Création, de la naissance de l’univers, la « part
de Dieu », comme on l’appelle.
À
la « belle époque », les voyages étaient réservés à une élite.
Et encore, ces gens-là n’allaient pas très loin. Les communications étaient
très lentes. L’Italie, c’était déjà un long voyage, à bien plus forte
raison l’Amérique, l’Inde ou la Chine. C’est qu’il n’y avait pas
plus d’avions que de voitures à moteur. L’industrie aéronautique et les
liaisons aériennes en étaient encore à leurs balbutiements. Pour le
transport des passagers, on hésitait toujours entre l’avion et le ballon
dirigeable.
En
1921, donc seulement six ans avant ma naissance, la première compagnie aérienne,
la Pan American World Airways commençait à relier New York à San Francisco.
Quand j’ai eu 9 ans, en 1936, Air France a inauguré sa ligne Paris-Dakar.
Mais à cette époque, les voyages aériens étaient encore considérés comme
de dangereuses aventures. Les très rares avions transportant des passagers
n’étaient équipés ni d’instruments de vol très sophistiqués ni, bien
évidemment, de systèmes « tout temps ». La sécurité était
donc menacée par les conditions météorologiques. Et de fait, de nombreux
accidents sont arrivés. Peut-être le plus célèbre a été, en 1936, la
disparition en mer à bord de son Latécoère Croix du Sud - au large
de Dakar justement -, de l’aviateur pourtant chevronné Jean Mermoz et de
toute son équipe. Ils ont eu droit à des funérailles nationales. J’avais
9 ans. Je pense que j’ai dû l’apprendre par la TSF puisqu’en 1936 Vignemont
venait d’être raccordé au réseau électrique. Par contre, je ne me
souviens plus si nous avions la TSF chez nous à ce moment-là, ou bien si je
l’ai appris par des gens du village qui la possédaient.
Je
suis né quatre mois avant que Lindbergh ne traverse l’Atlantique en
solitaire en un peu plus de trente-trois heures à bord de son Spirit of
Saint Louis. Même s’il n’était pas le premier à effectuer cette
traversée, elle a été considérée comme un exploit extraordinaire. La
foule était en liesse à son arrivée à Paris. Je n’en ai évidemment
aucun souvenir. C’est ce que j’ai appris par la suite.
En
revanche, quand j’ai eu près de 4 ans, le 5 octobre 1930, j’ai été
moi-même presque témoin de l’écrasement d’un ballon dirigeable anglais,
le R-101, sur une colline d’Allonne, à proximité de chez nous. En
fait, je n’ai qu’un très vague souvenir de ce terrible accident et n’en
connais les détails que par ce que j’en ai entendu dire autour de moi quand
j’ai été plus âgé. Je me souviens seulement que c’était la nuit et
qu’il pleuvait. Il paraît qu’à Vignemont on a entendu une formidable
explosion. Le ballon effectuait son voyage inaugural de Londres à Bombay avec
quarante-huit passagers à bord. Aucun n’a survécu. Aujourd’hui, le mémorial
aux victimes existe toujours. Il se trouve en bordure de la route nationale
entre Allonne et Warluis.
Je
me souviens aussi des autres nouvelles de cette époque : on parlait
surtout du Front populaire et de la montée des dictatures d’Hitler et de
Mussolini.
Je
voudrais terminer cette introduction au cadre de vie qui était le mien durant
mon enfance en précisant qu’à l’époque, en Picardie, nous parlions tous
ch’ti. Là, je ne vous fais pas la leçon : depuis quelques mois, vous
savez tous ce qu’est un Ch’ti... Par exemple, pour dire « Va
chercher des poireaux dans le jardin ! » ma mère disait
« Va quèr des poiliaux dans l’galdin ! » Pour « un
petit » et « une petite », nous disions « un tiot »,
« une tiotte » ; par exemple : « Pauv’ tiot gars !
» Nous utilisions aussi le mot « fieu » comme dans « Ma
tiotte fieu ». Fieu, ça signifie un peu tout. Je me souviens aussi
qu’on disait « Allum’ ech’ quinquet ! » pour « Allume
la lumière ! » ou bien « J’chui dal » pour « J’ai
faim » et « J’chui léhu » pour « Je suis
fatigué ». Me reviennent aussi en mémoire le « T’as
alleumer tin fu ? » ou le « J’ai bin invi d’acater inne
castlole » que ma mère m’a dit un jour. Et aussi ces mots de mon
père : « Té devlos acouté davintache tin maite ! » Un
agriculteur, c’était un « cinsier ». On ne se faisait pas
disputer ou engueuler mais « ramoner » ou plutôt « lamoner ».
Car ce patois se prononçait avec un accent des plus agricoles à couper au
couteau. Et moi aussi, je parlais de cette façon.
Voilà
mes enfants, les images des anecdotes de mon enfance que je vais vous raconter
dans les pages suivantes, voyez-les donc couleur sépia et non pas en
technicolor avec vos yeux d’aujourd’hui…
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